Histoire de l’Eglise de Vallon sur Gée

Histoire de l’église de Vallon d’après la monographie de l’abbé Alb. Coutard, « Notes Historiques et Biographiques – Vallon-sur-Gée (1) – L’église de Vallon », Leguicheux, br. 32 p., Le Mans,1895

Eglise de Vallon sur Gée

Coquettement assis sur les bords riants de la petite rivière de Gée (2), et resserré de toutes parts entre de verdoyants coteaux, se dresse en pleine Champagne du Maine (3) ce que le moyen âge appelait la ville et ce que nous nommons aujourd’hui le bourg de Vallon.

 

 

 

De son importance d’autrefois (4) la paroisse n’a presque rien retenu. Ses familles riches l’ont quittée sans retour. Son commerce, jadis considérable (5), tend à disparaître de plus en plus. Ses manoirs, vides de leurs hôtes, sont dévastés ou n’abritent plus que de rustiques fermiers (6). Son prieuré, si remarquable par la massiveté de ses murailles et la belle ordonnance de ses croisées à meneaux (7), est tombé sous la pioche des démolisseurs. Son vieux château (8), habité aux XIIe et XIIIe siècles par de fiers barons, est rasé de fond en comble: à peine le souvenir de son emplacement s’est-il maintenu jusqu’à nos jours. La motte féodale pourtant subsiste encore, mais réduite d’un tiers et devenue avec ses fossés comblés un vulgaire verger. On y a érigé récemment un calvaire paroissial, qui peut lui valoir un regain d’attention, mais qui ne domine plus que sur des ruines …
Seule, au milieu de toutes ces destructions, la belle église priorale de Saint-Pierre de Vallon est demeurée debout (8). Bâtie au XIIe siècle par les moines de la Couture, remaniée et agrandie au XVIe, ornée de retables et d’un élégant clocher au XVIIIe, augmentée de deux nefs latérales en la 2e moitié du XIXe, et finalement restaurée avec un soin intelligent en ces dernières années (1879), elle montre à tous les yeux l’histoire parlante de ses fortunes diverses.Le chœur principalement attire l’attention : c’est l’œuvre-maîtresse de tout l’édifice. Actuellement il se compose d’une première travée, large et spacieuse, que termine une abside pentagone, percée de cinq fenêtres lancettes du meilleur effet.
Ces dernières surtout offrent un intérêt réel au point de vue Chapiteau dans le Chœur de l’église architectonique. Leurs baies, très bien ébrasées, et bordées d’un tore d’encadrement dans l’évidement duquel court le classique chevron-brisé, semblent ne quitter qu’à regret l’arc plein-cintre. Un instant trompé, l’œil a besoin de fixer quelque peu les voussures de l’arcade, pour se rendre compte finalement que la ligne courbe est brisée au milieu (10). C’est le début de l’époque de transition .
Les voûtes du chœur reconstruites au XVIe siècle et celles de la nef, comme les arcatures de l’abside, n’accusent plus la même hésitation. L’architecte y a renoncé nettement au plein-cintre pour adopter résolument partout le tiers-point ou l’ogive. Les arcs doubleaux, diagonaux et formerets en effet nous transportent définitivement à la fin du XIIe siècle. Il faut en dire autant de toute l’ornementation : de la belle flore sculpturale qui décore les chapiteaux, des tailloirs et des bases finement moulurés des colonnes et colonnettes, des gracieux formerets de l’hémicycle, de la clef de voûte de l’inter transept, où le Christ, porté sur un nuage, bénit de la main droite, et tient ouvert de la gauche le livre de l’Évangile. Les deux vastes chapelles latérales, qui flanquent à droite et à gauche la grande travée du chœur, nous ramènent, ainsi que la voûte prismatique de l’abside, à l’époque dite de la Renaissance. On sait qu’à cette époque le grand art chrétien disparut pour faire place à l’art païen. Mais celui-ci, avant de s’établir définitivement, retint quelque temps les procédés de son devancier. C’est ainsi que, à côté du plein-cintre, seul connu des antiques, on trouve souvent au XVIe siècle l’ogive des âges chrétiens (11).

L’église de Vallon, restaurée à cette date (12), présente ce double phénomène. Tandis que la chapelle de la Vierge possède encore une belle voûte ogivale, celle de gauche, chapelle Saint Joseph, n’a plus qu’une voûte massive en plein-cintre (13). Par contre, les arcs diagonaux et formerets de cette dernière reposent sur de minces colonnettes disposées aux quatre angles et dépourvues de chapiteaux, alors que les mêmes arcs de la voûte voisine viennent mourir sur de simples consoles, décorées de génies ou motifs tous empruntés à l’art purement antique.
Les mêmes inégalités se retrouvent encore dans les arcs qui font communiquer le chœur avec les chapelles. Celui de la chapelle de la Vierge, rebâti sans doute sur un plus ancien, présente une curieuse anomalie. Pendant que l’un de ses pieds droits s’élève avec un parement régulier à large chanfrein,’ l’autre monte jusqu’à la naissance de l’arcade avec un parement en pointe de diamant. L’ogive qui surmonte ces deux pieds-droits se ressent fatalement de cette dissemblance: ses deux cordes sont inégales et leur point de jonction excentrique. L’effet n’est pas désastreux, il est simplement étonnant. Pour l’autre chapelle, celle du nord, l’arc est régulier en plein-cintre; il repose d’aplomb sur deux pilastres toscans, dont l’un (le plus en vue) est orné d’une riche série de caissons sphériques et losangés alternés. Impossible de voir mieux caractérisé le faire de la Renaissance.
Les constructeurs du XIIe siècle s’étaient arrêtés à la 2e travée de la nef, et l’intervalle compris entre la tour et le dernier arc doubleau restait privé de voûtes et de colonnes, attendant une restauration qui n’est venue qu’en ce siècle ci. Malheureusement, les restaurateurs paraissent n’avoir pas compris l’œuvre qui leur incombait. Ils ont divisé l’espace inachevé en deux travées d’inégale grandeur, dont la plus étroite contient la tribune qui termine la nef. Ce travail, comme celui des deux nefs latérales élevées à la même date, accuse plus de bonne volonté que de goût archéologique. Le style primitif de l’église a été mis de côté, et l’on n’a produit qu’une construction bâtarde du XIIIe siècle, sans précision et sans unité (14). Remaniée à la même époque, la tour n’offre aucun intérêt.

Seule sa flèche élancée, construite au XVIIIe siècle, témoigne d’une certaine élégance. Quatre cloches y tiennent à l’aise et forment une sonnerie d’un bel effet, quoique peu puissant. En ces dernières années, on a accolé à la tour, dans son angle nord, . une tourelle qui permet l’accès du clocher en dehors de l’église, mais qui a le tort grave de rompre l’harmonie de la façade (15).
Le mobilier de l’église n’a rien de particulièrement remarquable. On y distingue toutefois: l’autel majeur récemment construit, en pierre de Poitiers, de style roman, décoré de peintures sobres, mais de bon goût: le retable corinthien de l’ancien maître-autel, transféré dans la chapelle nord qu’il remplit trop: deux confessionnaux style Louis XV : le monument funéraire de M. Pineau, ancien curé: la tribune avec ses escaliers et ses rampes en bois sculpté.
Un enfeu) pratiqué dans le mur nord du sanctuaire, laisse voir encore sur ses moulures les traces d’une peinture primitive. Ce monument du XIIe siècle est malheureusement veuf de sa statue funéraire, dont les amorces et les contours sont encore aujourd’hui très visibles sur la pierre tumulaire qui la supportait (16).
Les verrières des fenêtres de l’abside, exécutées à deux reprises, manquent d’unité, et le résultat de leurs tons dissemblables a quelque chose de choquant.
Les verrières des chapelles, plus pauvres d’exécution, présentent néanmoins un certain intérêt. On y voit les premiers essais de restauration de la peinture sur verre qui a marqué la première moitié de notre siècle. De rudimentaires dessins, aux tons criards, enfermés en des médaillons quadrilobés,racontent les scènes de la vie de Saint Paul dans le vitrail nord. Au bas de chacune de ces verrières, un panneau représente en costume de chanoine le vénérable abbé Pineau, dont nous donnons ci-après la biographie.

Notes :

(1) Commune du canton de Loué, 1.068 habitants.

(2) La Gée, affluent de la Sarthe, prend sa source sur le territoire de Cures près Conlie, se dirige au sud, arrose Saint-]ulien-en-Champagne, Coulans, Brains, Crannes, Vallon, Maigné et Fercé, où, après un cours de 25 kilomètres, elle se jette dans la Sarthe à égale distance des bourgs de Fercé et de Noyen. Jadis elle faisait mouvoir 24 à 25 moulins et nourrissait beaucoup de poissons.

(3) Voir l’article très étudié de R. Pesche sur la Champagne du Maine dans son Dictionnaire de la Sarthe, l, 267 à 276.

(4) L’antiquité de Vallon est attestée par son nom qui appartipnt à la langue celtique, et par l’histoire qui mentionne cette localité dès l’an 616 de notre ère. Son bourg, qui s’est à peine modifié depuis plusieurs siècles, avait déjà sous la féodalité assez d’importance pour devenir le siège d’un doyenné au XIe siècle. L’évêque du Mans, Maurice, ayant remanié la division ecclésiastique de son diocèse, en 1230, le doyenné de Vallon fit partie de l’archidiaconé de Sablé, et comprit 30 paroisses et 2 succursales en son ressort. (Cf. Cauvin, Géogr. anc. du dioc. du Mans).

(5) Cauvin, De l’administration municipale dans la province du Maine, p. 16, donne le tarif des droits perçus au XIVe siècle sur les marchands du Mans: les drapiers qui allaient le jeudi à Vallon devaient à leur retour deux deniers. Voir aussi: Léon Maître, Le Maine sous l’ancien régime, in-12, Laval. Moreau, 1886, p. 26.

(6) Béru, Guiberne, Chantelou, Menuau, etc … , maisons seigneurales des XVe, XVIe et XVIIe siècles, autrefois habitées par les de Champagne, les de L’hommeau, les Regnauldin, les Prieur, les de Langlée, etc … , ont été converties en bâtiments agricoles. De loin en loin dans la campagne de Vallon on entrevoit leurs toits aigus, leurs façades ornées, n’offrant plus à l’œil que l’aspect désolé d’une splendeur en ruines. Seuls, les manoirs de la Grange et des Roches, le premier entièrement reconstruit, le deuxième simplement transformé, ont été maintenus dans l’honneur de leur éclat primitif.

(7) Le prieuré de Saint-Pierre de Vallon, fondé avant le XIIIe siècle, et apparemment par un sire de Crenon et Vallon, dépendait de l’abbaye de La Couture, du Mans, et était à la présentation de l’abbé. La maison priorale, rebâtie au XVe siècle, au nord et tout près de l’église, avait grand air. Sa destruction a provoqué les regrets des archéologues.

(8) L’antique castrum de Vallon, qui a donné naissance au bourg de ce nom, était situé entre Menuau et le château moderne de La Grange. Une partie de son emplacement est traversée par la route actuelle du Mans. Il a disparu dans la guerre de Cent Ans. En ces derniers temps, il était devenu le siège d’une châtellenie mouvante de la baronnie de Sillé-Ie-Guillanme.

(9) L’église actuelle de Vallon, selon toute apparence, n’était au début que la chapelle castrale des premiers seigneurs de Vallon, Sa proximité du château détruit, de la motte féodale et des anciens fossés, son éloignement absolu de l’agglomération actuelle, autorisent du moins cette assertion. Puis, elle est devenue l’église conventuelle du prieuré, a été reconstruite à l’époque de cette fondation, au XIIe siècle, et finalement aux derniers temps du moyen âge appropriée au service paroissial. Une vague tradition persiste encore aujourd’hui à dire que la première église paroissiale de Vallon était située sur la route de Loué, là où se dressait naguère la chapelle de Saint-Denis.

(10) A l’extérieur, l’arc ogival des fenêtres est très apparent.

(11) Cf. A. de Caumont: Abécédaire d’Archéologie. Architecture Religieuse, in-So. Caen, Le Blanc-Hardel, 1S67, pages 741, 742, 751, etc … – L’abbé J.-J. Bourassé, Archéologie chrétienne, in-8° Tours, Marne et Cie, 1854, p. 297, 301, etc ».

(12) Nous ne savons à qui attribuer cette restauration partielle de l’église de Vallon, au XVIe siècle. L’honneur doit en revenir soit au titulaire du prieuré, soit au seigneur de paroisse qui était alors le trop fameux sire de Pescheseul, Jean de Champagne, surnommé le Grand Godet. Toutefois, s’il y a peu de probabilités pour celui-ci, on ne doit pas oublier que la vogue était aux oeuvres d’art à la date qui nous occupe. Les bénéficiers, les seigneurs semblent avoir rivalisé de zèle pour décorer leurs églises avec un soin jaloux. On trouve, dans toutes celles de la région voisine de Vallon, des travaux d’art qui révèlent d’habiles ciseaux et de généreux bienfaiteurs. Nous indiquerons spécialement les remarquables sculptures de l’église de Saint-Christophe-en-Champagne, que personne n’a encore signalées.

(13) La clef de voûte porte un écusson chargé de trois étoiles, deux en chef et un en pointe avec un porc? en abîme.

(14) Les travaux de restauration ont été terminés en 1842. Pour la presque totalité ils sont dûs à l’intarissable générosité de M. l’abbé Pineau, alors curé de Vallon, mais, par suite de son état de santé, incapable de diriger une œuvre de cette importance. A la décharge des directeurs des travaux, il convient d’ajouter que la science de l’architecture religieuse du moyen âge n’avait pas atteint, à cette époque, le développement où elle est parvenue depuis. Suivant M. R. de Montesson, Recherches sur la paroisse de Vallon. in-12, Le Mans, Gallienne, 1856, p. II, l’église de Vallon aurait été consacrée par Mgr Bouvier, évêque du Mans, le 20 août 1838. Nous avons lieu de croire cette date erronée.

(15) Dimensions de l’église de Vallon. Chœur, 6 m. 47 de profondeur sur 6,14 m de largeur; nef, 25,67 m de long sur 6,14 m de large. Bas-côtés, y compris les chapelles, même longueur que la nef sur 3 m. 10 de large en moyenne. Intérieur de la tour, 4,7 sur 2,7.

(16) Le chevalier qui fut inhumé dans ce tombeau appartenait sans aucun doute à la famille des premiers seigneurs de Vallon, mais, en l’absence de tout document positif, il est impossible de prononcer un nom. Peut-être l’exploration du tombeau donnerait-elle quelque indice. Toujours est-il qu’on ne peut se méprend,e sur la statue tombale actuellement disparue. Le sire de pierre reposait horizontalement, vêtu de la cotte de mailles, ceint de l’épée, la tête placée sur un coussin accostée de deux anges, et les pieds posés sur un lévrier, suivant l’usage reçu. Les dessins de la dalle tumulaire ne laissent aucun doute à ce sujet.